Maurice

Maurice a été un grand défi pour moi, il y a quelques années.

C’était mon premier élève « sénior », retraité depuis quelques années déjà. Il avait été tromboniste à l’Orchestre du Rhin pendant toute sa carrière, et toute la partie théorique de l’apprentissage de la musique n’avait aucun secret pour lui.

Mais… passer du trombone au piano…

Toute sa vie il avait utilisé, certes ses deux mains, mais jamais ses doigts individuellement ! Il découvrait donc avec surprise apprenait tout doucement que les 5 petits accessoires totalement oubliés au bout de ses paumes, pouvaient être actionnés séparément.

En effet, comme tu peux le voir sur la photo ci-contre (oui, moi j’aime bien quand il y a des couleurs, et Carnaval c’est plus gai !!!), un tromboniste tient son instrument d’une main, et de l’autre tient la coulisse pour modifier les sons. Grosso modo. ( Je suis « plutôt » pianiste de formation, alors pour les secrets des autres instruments c’est souvent à l’arrache … mais mes sources viennent directement du musicien concerné !)

Maurice découvrait donc avec l’enthousiasme et la curiosité d’un enfant que ses doigts pouvaient fonctionner l’un après l’autre. C’était impressionnant : l’intellect avait déchiffré depuis longtemps, il entendait déjà la mélodie dans sa tête, mais son corps était dans l’incapacité de réagir instantanément parce que les connexions n’existaient pas.

En fait, lorsqu’il est arrivé chez moi, il avait déjà épuisé une prof de piano du Conservatoire que je connaissais bien et qui était non seulement une grande professionnelle mais une collègue absolument charmante. Et qui se trouvait dans une impasse avec lui. Il faut dire que ce n’était pas banal, de voir un apprenti pianiste qui n’avait conscience que de deux sensations sur le clavier : le pouce, ou les 4 autres doigts en bloc.

Alors j’ai exercé ma  patience et je l’ai « musclée », et il m’a fallu commencer à relativiser. À me dire que si ce n’était pas acquis aujourd’hui, ça le serait peut-être petit à petit. Et puis tant pis pour la perfection, ce que Maurice recherchait c’était le plaisir de la polyphonie, de ne pas dépendre des autres pour accompagner sa musique.

Nous nous sommes apprivoisés mutuellement, pris d’affection réciproque, et… tout doucettement Maurice est parvenu à jouer les airs baroques dont il raffolait !

Ce fut un beau parcours, dont je garde un souvenir attendri et souvent amusé,  interrompu par mon déménagement à l’autre bout de la France… Souvent je cite Maurice en exemple – presque caricatural – de ce que l’on peut obtenir avec de la volonté !

 

Yvonne

C’est par internet que j’ai fait la connaissance d’Yvonne, qui répondait à ma proposition de cours individuels de piano.

Très vite elle m’a téléphoné, et nous avons eu notre première rencontre dans les quelques jours qui ont suivi.

C’est une grand-mère énergique que j’ai découverte en ouvrant la porte. Énergique, et feignant de douter quant à ses capacités pianistiques. En fait, elle avait DÉCIDÉ qu’elle jouerait du piano, et rien n’aurait pu lui faire changer d’avis… Elle avait 82 ans, avait été prof de maths en lycée, était championne de bridge, participait à ses tournois de Scrabble, et prenait des cours de peinture entre deux expositions auxquelles elle participait entourée d’autres artistes -peintres amateurs… Une sacrée bonne femme !!!!

Je pense que notre coup de foudre amical a été réciproque, parce qu’au bout de 10 minutes je lui  proposais de nous tutoyer, très spontanément, et qu’en partant nous nous sommes embrassées tout aussi naturellement.

Ses progrès ont été remarquables et fulgurants. Elle s’entraînait beaucoup, sa principale motivation étant de jouer à son tour ce que ses filles avaient appris un demi-siècle auparavant.

Elle m’a énormément appris. J’ai été obligée d’être à son écoute, d’oublier quels étaient MES objectifs pour me couler dans les siens, tout faire pour l’amener à progresser à l’allure qu’elle avait décidée. Bien sûr j’ai aussi appris à relativiser l’académisme et la rigueur de l’apprentissage, pour aller au plus vite vers la réalisation de ses rêves.

Alors, quand on me dit « je suis trop vieux… j’aurais dû commencer plus jeune… » Je ne suis pas d’accord ! Tout est dans la tête, dans la volonté, dans l’envie, dans le plaisir attendu et cultivé.

Bien sûr les doigts ne sont plus aussi souples au-delà de 80 ans… mais Yvonne savait qu’elle ne jouerait jamais en public à la salle Pleyel ! Par contre, environ un an après ses débuts elle a eu la joie de jouer un très joli quatre-mains de Noël avec une de ses filles, devant le reste de la famille réunie, en ayant appris chacune sa partition à distance.

Je sais que cette expérience avait une signification bien plus profonde que seule l’interprétation d’une oeuvre musicale. C’était aussi une forme de retrouvaille avec sa fille, malgré la distance géographique qui les séparait depuis des années… Je suis particulièrement touchée d’avoir pu contribuer à cette complicité retrouvée…

Yvonne nous a quittés, très brutalement ; contre la maladie elle n’a pas eu le dernier mot, pour la première fois de sa vie. Je lui dis MERCI du fond du coeur. Oui, ce sont aussi mes élèves qui me font avancer et évoluer dans ma pratique !

 Un petit clin d’oeil à Yvonne artiste peintre avec cette photo-sacrilège… oui, mais si poétique !

Yvonne si tu m’entends… je t’embrasse !