Bérangère et ses poulettes

Bérangère* est arrivée il y a quelques années avec une demande très précise. Cette dame joviale, toujours souriante, à quelques années de la retraite, voulait « seulement » être capable d’accompagner les cantiques de sa communauté religieuse.

À l’époque je ne pratiquais pas encore la méthode des accords – telle que je l’utilise maintenant avec les adultes qui veulent rapidement être à l’aise sur le piano – alors nous avons commencé de manière traditionnelle. Très rapidement Bérangère s’est prise au jeu, apprenait avec plaisir, et s’est même offert un piano droit, un vrai luxe dans sa vie parfois difficile financièrement.

Mais un jour, au bout de 2 ans, Bérangère est venue m’annoncer qu’elle  se voyait obligée d’arrêter le piano, pour au moins 18 mois. Des soucis d’indemnités-maladie qui ne suffisaient plus à joindre les deux bouts, en attendant la vraie retraite qui viendrait au terme de cette période.

C’était impensable pour moi de priver cette presque amie, en tout cas bien davantage qu’une élève,  d’un des rares plaisirs qu’elle vivait, alors qu’elle avait partagé avec moi quelques moments difficiles de ma vie personnelle. Alors nous avons trouvé un compromis : lorsque cela se présentait, Bérangère réglait son cours, d’une manière ou d’une autre.

Elle avait un grand jardin potager, des poules, des arbres fruitiers… et régulièrement je recevais des oeufs, ou bien des légumes frais… Nous pratiquions un système de troc qui me convenait parfaitement, un échange de compétences : je n’ai pas de légumes dans mon jardin, ni de poules, et Bérangère ne pouvait pas encore être autonome dans son jeu pianistique.

Après cette période qui a duré quelques mois, nous avons repris nos séances hebdomadaires. Puis Bérangère a tout arrêté, profitant de son dernier cours pour m’offrir un rosier, qui me rappelle son histoire très régulièrement !

Quelques années plus tard elle m’a donné de ses nouvelles : d’un seul coup elle s’est libérée des contraintes et des carcans que représente pour elle le piano « conventionnel », et, aidée par l’Inspiration Divine, elle improvise, laisse son piano chanter, et vit une merveilleuse relation avec la musique.

Lorsque nous nous sommes revues l’année dernière elle m’a fait écouter un enregistrement de l’une de ses improvisations. Quelle jolie surprise !  En effet, on y sent toute la joie et la ferveur émue qu’elle voulait transmettre.

Je ne saurai jamais quelle est la part exacte de ce que j’ai pu lui apporter, peut-être en terme de confiance en elle,  et cette part mystérieuse qui l’inspire si richement…

 

 

*Le prénom de Bérangère a été modifié

 

 

Odile

Cela se passait à Strasbourg, pendant mes années d’études au Conservatoire et à l’Institut de Musicologie. Étudiante fauchée, je donnais des cours de piano pour subvenir à mes besoins, et Odile a fait partie de mes premiers élèves de cette période.

Lors de notre première rencontre, cette belle femme brune de 43 ans, un peu sophistiquée, dont j’appris par la suite qu’elle était agrégée de philosophie, m’expliqua qu’elle apprenait le piano toute seule depuis 10 ans en s’inspirant de tous les disques en sa possession (oui, à cette époque nous n’avions que des Vinyles !).

Elle me joua aussitôt, sans se faire prier, une étude de Chopin dont le style ressemblait vaguement à Chopin, mais dont aucune note ne correspondait. La couleur y était, l’ambiance, mais RIEN de ce que moi je connaissais pour l’avoir apprise au conservatoire n’y était. À vrai dire j’étais plutôt consternée devant le résultat, mais… j’avais besoin d’argent pour vivre, alors oui j’ai accepté cette « mission qui m’était confiée », à savoir de l’aider à avancer et à structurer son apprentissage.

Ça a été terriblement difficile pour moi, partagée entre mon désir d’exactitude, de respect de la technique, et la nécessité matérielle de justifier mon salaire en m’adaptant à sa manière fantasque de comprendre et de suivre mes indications. Moi qui étais un pur produit de Conservatoire, élevée dans les joies du dieu Solfège, des anges de la Technique, des muses de l’Histoire et du Respect de l’Interprétation, je me retrouvais à limiter les dégâts aller de compromis en compromis pour qu’Odile y trouve son épanouissement. Je vivais une Hérésie complète qui parfois allait jusqu’à la nausée réelle…

Mais je remercie régulièrement Odile dans mon coeur pour cette ouverture forcée, et nécessaire, qu’elle m’a apportée.

Et Odile, qu’est-elle devenue? Son fils unique, qu’elle avait mis au violon dès l’âge de 4 ans, par la méthode Yamaha alors très en vogue à Strasbourg, est devenu violoniste professionnel dans un orchestre philharmonique de renom.

Quant à ma mission – qui était à peu près une mission impossible, effectivement –  je l’ai accomplie du mieux que je le pouvais, pendant les 4 ou 5 années de notre collaboration, jusqu’à ce que je quitte Strasbourg.