Odile

Cela se passait à Strasbourg, pendant mes années d’études au Conservatoire et à l’Institut de Musicologie. Étudiante fauchée, je donnais des cours de piano pour subvenir à mes besoins, et Odile a fait partie de mes premiers élèves de cette période.

Lors de notre première rencontre, cette belle femme brune de 43 ans, un peu sophistiquée, dont j’appris par la suite qu’elle était agrégée de philosophie, m’expliqua qu’elle apprenait le piano toute seule depuis 10 ans en s’inspirant de tous les disques en sa possession (oui, à cette époque nous n’avions que des Vinyles !).

Elle me joua aussitôt, sans se faire prier, une étude de Chopin dont le style ressemblait vaguement à Chopin, mais dont aucune note ne correspondait. La couleur y était, l’ambiance, mais RIEN de ce que moi je connaissais pour l’avoir apprise au conservatoire n’y était. À vrai dire j’étais plutôt consternée devant le résultat, mais… j’avais besoin d’argent pour vivre, alors oui j’ai accepté cette « mission qui m’était confiée », à savoir de l’aider à avancer et à structurer son apprentissage.

Ça a été terriblement difficile pour moi, partagée entre mon désir d’exactitude, de respect de la technique, et la nécessité matérielle de justifier mon salaire en m’adaptant à sa manière fantasque de comprendre et de suivre mes indications. Moi qui étais un pur produit de Conservatoire, élevée dans les joies du dieu Solfège, des anges de la Technique, des muses de l’Histoire et du Respect de l’Interprétation, je me retrouvais à limiter les dégâts aller de compromis en compromis pour qu’Odile y trouve son épanouissement. Je vivais une Hérésie complète qui parfois allait jusqu’à la nausée réelle…

Mais je remercie régulièrement Odile dans mon coeur pour cette ouverture forcée, et nécessaire, qu’elle m’a apportée.

Et Odile, qu’est-elle devenue? Son fils unique, qu’elle avait mis au violon dès l’âge de 4 ans, par la méthode Yamaha alors très en vogue à Strasbourg, est devenu violoniste professionnel dans un orchestre philharmonique de renom.

Quant à ma mission – qui était à peu près une mission impossible, effectivement –  je l’ai accomplie du mieux que je le pouvais, pendant les 4 ou 5 années de notre collaboration, jusqu’à ce que je quitte Strasbourg.